COURSE EN AVANT

COURSE EN AVANT

Départ pagaies aux vents, l’excitation est à son comble,

Quels paysages se cachent à l’horizon du port d’Olofström ?

Nous sommes chahutés assez rapidement par les vagues, le vent frais est un poil tisonnant. Le rivage civilisé s’éloigne de nous rapidement et nous nous enfonçons dans un décor de conte pour enfant. Hébétés par la nature magique de ce départ nous ne prêtons pas attention à la météo et nous nous laissons guider au gré de notre curiosité.

Mal nous en a pris, mais c’est une leçon dorénavant bien apprise. Le tonnerre gronde, le ciel bleu se transforme en nuage gris-noir et bientôt nous sommes dans l’obligation d’aborder n’importe quels rivages. Trempés par la pluie, frigorifiés, nous nous organisons tant bien que mal dans une nature qui si clémente quinze minutes auparavant se trouve bien hostile à notre présence.

En canoë être trempé est un comble. Être au sec est un défi.

La fermeture du duvet de M s’est cassée dès la première ouverture, et les nuits à 8 degrés lui seront désormais difficile. Une autre leçon que nous avons apprise sur le tas : lorsqu’on part à l’aventure, s’assurer de l’état de tous ses équipements. Nous n’avons maintenant qu’un duvet chaud pour deux.

Seuls au monde

Nous descendons dans le sud sur Bökestad pour nous ravitailler en eau. La journée (après avoir regardés la météo !) s’annonce très belle. Nous nous arrêtons à Bökestad, un lieu superbe où l’on en profite pour pic-niquer.

« Je croise un groupe de Suédois, une association avec des personnes handicapées qui vont dans la forêt alentour ramasser des déchets. Sacrés Suédois ! »

Nous repartons pour près de 7 km de navigation en traçant sportivement vers le nord avec une pause baignade à mi-parcours.

Après avoir cherchés pendant longtemps un bord propice à l’installation de notre campement, nous arrivons dans un endroit idyllique où nous allons vivre la plus belle soirée de notre séjour.

« Lorsque le soleil tombe à l’ouest l’atmosphère diffracte ses rayons et l’eau, la nature, notre peau, deviennent rouge aux reflets mauves. Les nuages orange se reflètent parfaitement dans l’eau du lac et confondent nos sens et renverse l’espace. Du grand spectacle ! »

Quelle meilleure idée alors que de se jeter dans l’eau tiède et flamboyante du lac ? Nus comme des vers, car cela fait plus de 7 heures que nous n’avons pas croisées âmes qui vivent, nous nous enfonçons dans la poésie du lac et ressortons purifiés, frais comme des brochets. Nous nous endormons, de merveilleuses images pleines la tête.

Réveil en sursaut, rien ne va plus, la soirée paisible est déjà un mirage et la nuit une nouvelle épreuve. M souffre de déshydratation, elle s’est réveillée par une douleur à la tête et une sensation de vertige, son corps tremble comme une feuille morte. Je lui donne de l’eau, beaucoup d’eau. J’ai peur. Faut-il appeler les secours ? Qui penserait que l’on puisse souffrir de déshydratation quand nous vivons, circulons, pataugeons dans un lac jour et nuit ? Et pourtant… Le climat humide et froid inhibe notre sensation de soif et si l’on ne pense pas à s’hydrater régulièrement on peut littéralement se retrouver surpris en plein milieu de la nuit par un épisode critique de déshydratation comme nous en avons fait l’expérience. Il est un mal bien plus perfide que le coronavirus dans ces immenses espaces naturels. C’est dit.

L’écureuil champion de nation

Cela fait près de trente heures que nous n’avons croisées personne, le temps est rempli de silence et nous écoutons attentifs les bruits du rivage. Le vent fait chanter les arbres et parfois l’on s’y méprend à entendre des animaux. Les oiseaux aussi brisent le silence, une variété de chants qui sont dispersés par le lac. On croit parfois entendre quelqu’un qui s’approche, ce n’est qu’un arbre qui nous parle.

« Un écureuil trace perpendiculairement à notre canoë un chemin dans l’eau. En plus d’être d’incroyables grimpeurs, ils sont des nageurs hors pairs, chose que j’ignorais. »

Nous abordons un passage difficile où il faut sortir le canoë hors de l’eau et le tirer sur vingt-cinq mètres. En optimisant nos mouvements et notre temps au mieux cela nous à quand même pris une heure et je suis bien dégoulinant de sueur. L’espace et le lac que nous découvrons après est le plus pittoresque et sans doute le plus sauvage. Grandiose, l’effort en valait la peine. On s’arrête sur une île au milieu de l’eau pour manger et se baigner. Quelle vue !

On resterait bien toute l’après-midi et toute la nuit ici, mais il nous faut rejoindre un refuge avant le coucher du soleil car demain la météo s’annonce capricieuse. Nous arrivons donc dans un shelter, sorte de cabane en bois ouverte sur l’extérieur qui protège efficacement en cas d’averses. Il y en a un peu partout disséminés autour des lacs, parfois avec des toilettes sèches, parfois avec des maisonnettes de « dépose-bois » où l’on peut se servir pour faire un feu. Un Suédois se trouvait par là, qui coupait du bois, sympa, deux litres d’eau potable il nous donna.

« Dans mon sommeil, il y a un son et une vision : le bruit des clapotis et le mouvement de la pagaie lorsqu’elle rencontre l’eau. »

Troquer Instagram contre l’appli météo

On le savait, on était préparé au pire. Cela faisait une semaine que c’était indiqué : mercredi orage et pluie toute la journée. Je ne veux absolument pas revivre le calvaire de la première journée. Quand nous nous réveillons il a déjà plu une bonne partie de la nuit. Nous prenons notre temps, levant nos têtes par moment pour regarder le ciel, des nuages opaques mais pas une goutte de pluie. La première heure passe, puis la seconde, il est maintenant midi, et pas une goutte d’eau ! Nous regardons la météo toutes les quinze minutes, qui indique toujours que le pire est à venir, mais viendra-t-il un jour !?

Nous rencontrons une bonne partie de l’équipe avec laquelle nous étions parti dimanche et qui traverse le shelter où nous sommes. Le ciel se dégage, nous sommes un peu perdu, alors que la météo indique toujours de gros orages. Las d’attendre à ne rien faire alors que les autres compagnons du voyage s’élancent tour à tour dans l’eau, nous prenons la décision de tenter notre chance.

Qu’il fait beau ! Nous chauffons au soleil. L’envie de se baigner nous prend comme une piqûre d’abeille. Hop à l’eau !

Une pluie fine et ma foi assez agréable nous chatouille le visage, je regarde la météo (enfin, les innombrables applis météo que j’ai téléchargé) : de la pluie fine et/ ou du soleil jusqu’à la nuit, quelle chance ! Mais la pluie fine tarde à s’en aller. Et la pluie n’est plus si fine que ça.

Et bientôt c’est l’averse. M s’active et range les affaires, moi je suis passif, je n’y crois pas, je suis confiant, je prends une cuillère de pâtes à tartiner par gourmandise alors que les choses se gâtent (véridique). Me vient ce constat : ici, regarder la météo c’est comme regarder une mauvaise série, c’est mauvais de bout en bout mais on continue de regarder juste pour critiquer.

Désormais nous courons pieds nus dans la forêt (croyez-moi !) à la recherche d’un rocher où de quelque chose sous lequel on puisse s’abriter.

On ratisse l’île de long en large pendant bien trente minutes, courant comme des bêtes de proies, tandis que l’orage tonne au-dessus de nous. Nous avons placé nos affaires sous mon poncho XXL et avec ma seule doudoune je me retrouve trempé assez rapidement.

Une grosse heure passe, interminable, nous sommes adossés à une de ces vulgaires statues minérales vêtues de mousses glissantes, des cailloux hostiles. Nous apprenons une nouvelle fois à nos dépens : TOUJOURS prendre une bâche plastique lors de trips aquatiques ! Je commence à trembler de froid, plus de choix, il faut installer la tente sous la pluie.

« Après avoir monté notre campement, une éclaircie apparaît dans le ciel et tout ce qui semblait si peu accueillant une heure avant se transforme en véritable paradis terrestre. J’escalade les rochers que je maudissais plus tôt, redécouvre l’île sous un nouveau jour. Le climat post-orageux apporte un souffle frais et neuf à toute la vie qui nous entoure. Quelques canards viennent se sécher sur la berge. »

Les canards sont des gigolos à plumes, offrez-leur bombance et abondance qu’ils ne vous lâchent plus d’une semelle. Pire, s’ils constatent que vous n’êtes pas trop hostile ils en profitent pour semer la zizanie sur votre campement, et gare à ceux qui laissent par mégarde la tente ouverte ! J’en conclus que les canards jouissent d’une proximité avec les hommes car ils sont comme eux, opportunistes et un chouia outrecuidant avec leurs semblables.

Cette nuit du 26 août la Lune est parfaitement fendue de moitié et sa lumière inonde le lac et le rend étincelant. Peut-être que cette nuit si claire est propice au développement des jeux amoureux ou de la chasse nocturne, le fait est qu’au-dessus de notre tente un oiseau s’est chauffé la voix jusqu’à être accompagné par tout un orchestre, et les mulots ont saccagé nos poubelles.

Nostalgie du territoire

Nous prenons la route du retour, j’ai l’agréable sensation de flotter au-dessus de la vie. Sans doute l’eau, ou le silence, ou les deux. Nous sentons le poids de la fatigue sur nos épaules, pagayer est très vite éprouvant.

Le ciel est vêtu d’une robe de nuages blancs et très clairs, cela teinte les lieux de mystères, et transforme les îles en d’étranges demeures impénétrables.

M se lance dans des considérations contemporaines « nous qui sommes occidentaux nous ne pouvons plus retourner à l’état de nature, on serait incapable de survivre, incapable de sortir de l’aliénation du confort moderne. Comment existaient les premiers hommes, comment subsistaient-ils ? »

Avant de me coucher me vient en tête cette phrase de Bergson qui épouse étrangement les contours de ce voyage :

« L’œil ne voit que ce que l’esprit est prêt à comprendre. »

Vendredi ou la vie sauvage

Un temps mitigé. J’ai des courbatures aux bras et aux épaules. Nous restons sous la tente à cause de la pluie une bonne partie de la journée, on papote et on papouille.

Nos sacs à dos sont trop mouillés, à l’intérieur nos livres prennent l’eau.

Nous avons vécu une semaine sur le lac, avec le lac et au rythme du lac. Pour le meilleur et pour le pire. C’est une divinité païenne que nous avions oublié, oscillant entre force de vie et force de chaos, parfois brutale et souvent douce, son domaine s’étend sur tous les horizons de la terre.

« Pendant que les nuages versaient sur nous leurs semences, n’avons-nous pas levé les yeux au ciel et imploré je ne sais quoi pour que cela passe ? Le contexte de la vie naturelle peut charger de sens toutes les  spiritualités du monde. »

Le voyage s’achève ici pour nous, nous rentrons au port d’Olofström chargés d’images, d’oxygène et de souvenirs. Un dernier regard sur l’horizon, une nostalgie, peut-être celle de la vie sauvage. Le canoë est une passion naissante pour moi et ce voyage pourrait être le début d’une longue série d’aventures.

Cette expérience m’a montré qu’il est encore des voyages qui puissent marquer d’une empreinte toujours vive les moments d’allégresse et les moments de faiblesse, qui puissent transformer le savoir théorique en savoir pratique, qui puissent bouleverser les heures sans repos en récit d’initiation.

Le voyage est l’endroit où l’esprit et le monde se rejoignent ; sur un lac ou dans un canoë, que sais-je.

Clément
The Canoe Trip – 2020